Le sens permanent, sur la très longue durée, des luttes revendicatives des fonctionnaires, a été de s’opposer au favoritisme et aux systèmes de modulations des rémunérations au sein d’un même corps ou catégorie. Il faut avoir à l’esprit ce fil conducteur quasi « génétique » dans une catégorie sociale si intimement en rapport avec les institutions, les politiques, les élus d’une part et d’autre part, les citoyens, les usagers et les besoins sociaux dans tous les domaines. Ce repère existentiel permet aussi de mesurer la signification et la portée de deux dispositions du Statut des Fonctionnaires : Celle du recrutement par concours que j’ai déjà abordé plusieurs. Celle de ce qu’on appelle la séparation du grade et de l’emploi. En termes profanes, cela signifie que même si pour telle ou telle raison non professionnellement justifiée, vous ne plaisez pas à votre hiérarchie, vous pourrez avoir une promotion de grade sans pour autant exercer une fonction théoriquement réservée à ce grade. Cette disposition a permis à bien des militants connus pour leurs opinions politiques, syndicales ou associatives non conformes à celles des pouvoirs en place, de ne pas se voir condamnés à demeurer dans leur grade de base ! Il en va de même pour les régimes de primes et indemnités. Elles existent depuis longtemps. Mais au départ, elles ne représentaient qu’une faible part de la rémunération et correspondaient à certaines réalités notamment liées à des contraintes ou pénibilités professionnelles. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de vouloir les développer. Tout bénéfice pour eux. Les systèmes indemnitaires échappent aux cotisations pour la retraite. Ils coûtent aussi moins cher que l’augmentation du point d’indice qui concerne tout le monde puisqu’ils sont sélectifs par catégories et individus. Et ils favorisent les rémunérations « à la binette » comme on disait alors ! Ces systèmes, dans certains ministères, avaient pris une telle dimension qu’ils étaient devenus un élément majeur dans le choix des postulants aux concours publics. Mieux valait entrer aux Finances ou au sein d’une Administration Centrale qu’aux Affaires Sociales ou aux Anciens Combattants. Il est intéressant de souligner que les systèmes indemnitaires traduisaient aussi une sorte de hiérarchie des les tâches de l’Etat : les ministères nobles et valorisants, les ministères à vocation sociale, culturelle et autres, de quasi manants ! Le syndicalisme des fonctionnaires, a contrario, n’a eu de cesse lui d’œuvrer pour endiguer ces régimes et les contraindre au maximum pour réduire inégalités et favoritisme. Cette action s’est vigoureusement menée durant des décennies au sein de ce qu’on nomme les Commissions Administratives Paritaires ( CAP ) qui ont compétence pour la gestion des individus au sein des différents corps et les Comités Techniques Paritaires ( CTP ), compétents sur les questions plus générales ( réformes statutaires, réformes institutionnelles, réglementation, etc. ) La lutte s’articulait sur la définition de critères d’attribution des primes, sur des règles instituant des minima et maxima indiciaires pour réduire les différenciation individuelle, sur l’examen des cas apparaissant discriminatoires, etc. Ce genre de travail « obscur » des représentants syndicaux au sein d’instances dont on parle peu, mais travail syndical combien dévoué et efficace ! Mais une des revendications phares, très populaire parmi les personnels, résidait dans la demande d’intégration de ces régimes indemnitaires au sein de la rémunération pour qu’ils soient décomptés dans les droits à retraite. Cette revendication devenait d’autant plus mise en avant que la part des primes et indemnités prenait de plus en plus de place dans la rémunération. Le résultat, c’était de manière mécanique, une sérieuse limitation du niveau des retraites. Elle était si forte que le Ministère des Finances bricola il y a quelques années un ersatz de petite portée sur la prise en compte des primes, dans son ministère, pour la retraite. Dans le même temps, les gouvernements successifs se sont appliqués à affaiblir, rogner, supprimer tous ces garde-fous imposés par le syndicalisme des fonctionnaires. Retour ( notamment dans la Fonction Publique Territoriale ) ou introduction de la fonctionnalité des emplois, à vaste échelle. Mise en place de normes de « productivité », de luttes contre « l’absentéisme », etc pour l’attribution individualisée des régimes indemnitaires. Recrutement massif de non-titulaires, dont le régime indemnitaire peut être différent de celui de son collègue fonctionnaire faisant le même boulot. Et bien d’autres dispositions qui, mises bout à bout, concourent au même objectif : la casse des principes constitutifs du Statut des Fonctionnaires. La stratégie employée est toujours la même : ponctionner le statut peu à peu de sa substance et le transformer en coquille vide que, la main sur le cœur, on proclame vouloir conserver ! Macron part à l’assaut de ce que, contre vents et marées, il subsiste des fondations statutaires de 1946 au nom du « mérite ». Quel cynique détournement d’un principe républicain ! Oui, la Révolution avait affirmé haut et fort que l’accès aux emplois publics devait être fondé sur les principes de valeur et de mérite. C’était le contrepied historique à la vénalité des charges fondées elles sur les fortunes familiales, sur les transmissions héréditaires comme l’étaient aussi les privilèges de la noblesse enracinés dans l’hérédité, le non paiement des impôts et les droits seigneuriaux. C’est contre ces privilèges que valeur et mérite des individus et non des ordres, corporations et autres, ont été proclamés. La suite a démontré que ces beaux principes ont continué à être soumis aux conditions politiques, économiques et sociales de chaque époque, parce que les nouvelles classes sociales de possédants n’entendaient pas perdre leurs nouveaux privilèges ! Pourtant, ces principes ont conservé une résonance positive dans la conscience collective comme un des symboles forts des principes républicains. Macron se livre ainsi à une récupération pour duper l’opinion publique, pour isoler les fonctionnaires et hypothéquer les solidarités entre privé-public si nécessaires et urgentes. L’individualisation maximale des rémunérations de tous les salariés est l’objectif. Pour ce faire, le démantèlement des garanties des secteurs qui en ont encore, est une priorité pour toiser vers le bas tout le monde. Si cette idée prend corps dans la tête des salariés, alors Macron peut se faire du souci.