Il m’a paru intéressant de replacer ces événements dans le contexte de ce qu’était alors le Ministère des Affaires Culturelles et les quatre brèves années que j’y ai passées. Ce texte ne s’apparente en rien à des mémoires ou un essai historique. Il est un simple témoignage basé sur mes seules mémoire et expérience. Et sur mes ressentis. Volontairement, je n’ai vérifié que quelques dates pour ne pas m’enfermer dans des études et appréciations d’autres qui auraient pu, cinquante ans après, influencer mes souvenirs. Au risque de l’approximation ou de l’erreur de date mais au bénéfice de l’authenticité spontanée. Ce témoignage est publié en plusieurs fois sur ce blog.

1/ 1966 : SAVOIRS ET SAVOIRS-FAIRE, UN APPRENTISSAGE SUR LE TAS :

J’ai pris mes fonctions d’attachée d’administration centrale stagiaire, le 1e août 1966. J’avais 22 ans et demi. En compagnie de ma meilleure amie de Sciences Po, Suzanne Simon ( qui est décédée en début d’année ). Il n’y avait que peu de postes à pourvoir par ministère. On classait les ministères par ordre décroissant de choix. Toutes les deux, nous avions placé en tête le ministère des Affaires Étrangères ( deux postes mis au concours ) qui correspondait le mieux à notre formation et nos goûts. En second, celui de la Culture ( deux postes aussi ) par attirance. Nous eûmes notre second choix car notre rang de réussite au concours était bien placé mais pas assez pour les Affaires Étrangères, très convoitées ! Beaucoup de candidats postulaient plutôt les Finances ou l’Intérieur, réputés pour leur régime indemnitaire et les possibilités de carrière. Suzanne fut affectée au bureau du personnel de l’Administration Centrale et y resta pendant toute sa présence au ministère, avant de réussir le concours interne de l’ENA. Moi, à la direction de l’Architecture. Je devais être affectée aussi au bureau du personnel de cette direction car les différentes directions du Ministère géraient alors chacune les personnels relevant de leurs services extérieurs. Ce genre de poste n’était guère prisé car réputé source de beaucoup de boulot et de tracas pour régler les situations personnelles et peu propice à se faire mousser pour sa carrière. On y casait donc les deux jeunettes qui débarquaient, tout feu tout flamme ! Mais c’était l’été, et comme le fonctionnaire que je devais remplacer pour cause de départ en retraite, ne serait pas de retour avant fin septembre, on me confia au bureau qui s’occupaient des travaux concernant les monuments historiques. Il n’existait pas d’Ecole spécialisée d’adaptation à l’emploi, à l’époque, pour les attachés. Nous étions considérés comme des cadres à vocation « généraliste », dont le concours avait validé le niveau de formation théorique et générale acquise sur les bancs de l’enseignement supérieur. C’était donc l’apprentissage en direct sous la houlette de fonctionnaires chevronnés. Ces quelques semaines furent passionnantes. Madame Espelette, proche aussi de la retraite et quelques autres, n’ont pas lésiné sur le temps qu’ils me consacrèrent. Je passe sur la phase obligée de la prise de connaissance de la réglementation en vigueur, sur les procédures à suivre, sur les rébarbatives mais décisives règles budgétaires. Cette formation au quotidien avec des fonctionnaires ayant un sens aigu du service public, une longue pratique, maîtrisant leurs dossiers par cœur et connaissant tout le monde, avait une irremplaçable dimension : une transmission non seulement des savoirs administratifs, mais des savoirs faire et des caractéristiques de chaque secteur. Les jardiniers de Versailles ou les gardiens d’Azay le Rideau, ce n’était pas « du personnel » indistinctement. Chaque catégorie, chaque monument, avait sa personnalité et ses codes. Dans l’attente de mon affectation, j’ai visité donc avec les meilleurs guides imaginables, nombre de monuments historiques « de l’intérieur ». Quels souvenirs et moments d’émotion : le bureau des Présidents de la République, en l’occurrence de Gaulle, à Trianon et s’assoir sur son fauteuil ! Les petits couloirs et escaliers camouflés, empruntés par les serviteurs, au château de Champs sur Marne ! Les cellules de Fontevrault en train d’être démolies pour en finir avec son statut de prison et ouvrir ce chef d’œuvre architectural au public. Et j’ai travaillé avec eux sur tous les grands dossiers qui lancèrent dans cette décennie de vastes travaux de préservation du patrimoine monumental français. Tout ce qu’il m’ont transmis m’a beaucoup aidé sur le plan syndical pour toujours replacer situations et individus dans les multiples contextes de ce ministère original.

2 /1959 : LA CRÉATION D’UN MINISTÈRE « PATCHWORK » :

Les évolutions des structures administratives ne sont jamais neutres. Elles obéissent toujours à l’émergence de besoins et de développement de leur sujet d’origine. Souvent lorsque l’Etat est conduit à prendre en charge un nouveau domaine de compétence parce qu’il revêt un intérêt général, soit nouveau, soit dépendant d’une collectivité, soit nationalisé, il le raccroche à un ministère existant. Je pense à l’exemple de la Météo ou des Statistiques, d’abord rattachés au Ministère de l’Interieur. Puis, lorsque ce domaine de compétence grandit, il y a généralement partition et naissance d’une structure administrative propre. Le ministère appelé à l’époque des Affaires Culturelle est né en juillet1959, dans le berceau de la Ve République. Il était le résultat de trois principales raisons : la volonté de de Gaulle d’avoir un instrument de propagation internationale de la culture comme dimension de la grandeur de la France ; offrir à André Malraux un ministère à sa mesure qui lui fasse accepter sa participation au gouvernement ; les aspirations grandissantes à la culture d’une population plus jeune, plus instruite, plus urbaine. On regroupa donc toutes une série de directions qui menaient une vie quasi autonome au sein du ministère de l’Éducation Nationale, et quelques petites structures relevant de l’Industrie ou de la Jeunesse et des Sports. Les personnels avaient mis une condition : conserver le bénéfice de la MGEN, qui recrutait seulement dans l’Education Nationale et était considérée comme une mutuelle d’avant-garde. Ce fut chose faite... et je suis toujours à la MGEN ! Il allait falloir faire de ce « patchwork » aux entités jalouses de leur autonomie respective et aux personnalités très différentes, une nouvelle entité ministérielle cohérente. Les événements de 1968 seront un accélérateur de cette construction administrative et humaine. En ce milieu des années 1960, il y avait encore peu de cadres appartenant aux corps des administrateurs civils issus de l’ENA et à celui des Attachés, mais des Agents Supérieurs, corps de cadres en voie d’extinction, tous vers le départ en retraite. Le jeune ministère avait reçu pas mal d’administrateurs de la France d’Outre-Mer, qu’il fallait recycler après les décolonisations en Afrique. Une catégorie particulière. Sur le plan personnel, des types charmants ne se prenant pas au sérieux et eux aussi attendant la retraite ! Sur le plan professionnel, ces ex-serviteurs d’une administration coloniale étaient, disons, très cool !

( à suivre )