HIVER 1966-67 : MA PREMIÈRE ACTION ... CONTRE L’INTERDICTION DU PORT DU PANTALON ! :

L’hiver 1966-67 était froid. Beaucoup de femmes portaient donc un pantalon. Port du pantalon qui, petit à petit, entrait dans les mœurs vestimentaires des femmes. Je ne sais quel brillant et conservateur esprit à Matignon avait sévi ou voulu se distinguer. Je revois mon chef de bureau, Mr. Buffin, tout rouge, tout gêné, une feuille à la main, entrer dans mon bureau. Mr. Buffin qui était devenu fonctionnaire parce qu’il fallait nourrir sa famille nombreuse, femme au foyer et 7 enfants. Catholique pratiquant, délicieusement vieille France, parlant un français digne du Larousse, qui aurait voulu être littérateur et poète. Il cachait timidité et humanité en ne sortant de son bureau que par obligation. Il me fichait une paix royale, me faisait confiance et ne me demanda jamais de justificatif lorsque je m’absenterais pour mes activités syndicales. La feuille en question était une circulaire, signée Pompidou, qui réactivait les prescriptions de l’ordonnance du 7 novembre 1800 sur l’interdiction du port du pantalon par les femmes. Comme nous étions, quand même en 1966, l’interdiction était limitée aux femmes fonctionnaires cadres de catégorie A. Le pantalon portait, paraît-il, atteinte au bon exercice de leur autorité. J’étais sidérée et indignée d’autant que j’étais ce jour là en pantalon. Le téléphone a très vite fonctionné. Les réprobations étaient générales chez mes collègues de tous âges et familles de pensée. Une vraie humiliation. Nous avons convenu d’un jour, la semaine d’après, où nous viendrions en pantalons avec comme consigne de passer le maximum de temps à se balader dans les couloirs, à se faire voir de nos directeurs, etc. Plusieurs collègues qui n’avaient pas de pantalons, en ont acheté un, pour le porter en solidarité. J’ai le souvenir d’une journée joyeuse, pleine de discussions avec des collègues que je connaissais encore peu. Dans tous les ministères, les réactions des femmes étaient vives. Quelques jours plus tard, Mr. Buffin m’a informé que Matignon avait fait savoir « oralement » que cette circulaire devait être considérée comme nulle et non avenue. C’est une réponse de même nature qui, encore en 2013, confirmera que l’ordonnance en question, contraire à la Constitution, n’était toujours pas abrogée mais s’était éteinte d’elle-même et qu’il convenait de la considérer comme une pièce d’archives ! Mignon, non, pour ne pas reconnaitre que ce sont les femmes qui lui ont tordu le cou !

13 MAI 1967 : MA PREMIÈRE GRÈVE ET MANIFESTATION ... CONTRE LES ORDONNANCES SUR LA SÉCURITÉ SOCIALE.

Je n’étais pas encore syndiquée. Je n’appartenais pas à une famille politisée. On ne parlait jamais politique ou problèmes sociaux chez nous d’autant que j’ai été élevée dans un milieu de femmes ( grand-mère, sœur, mère ) car mon père naviguait 10 mois de l’année du Havre à New-York. Il était, mais sans plus, syndiqué à la CGT comme la majorité de ses collègues. Mais moi, je développais depuis ma plus jeune enfance une passion pour l’Histoire, et ensuite pour l’actualité politique. A 10 ans, je soutenais activement la paix en Indochine et la politique de Mendes-France. Je dois à deux institutrices du primaire puis à plusieurs enseignantes au lycée qui avaient été des résistantes, une sensibilité contre le colonialisme, contre le fascisme, contre les guerres. Cette sensibilité, elle se greffait sur mon histoire familiale, transmise par la mémoire féminine : l’immigration italienne de la pauvreté et le dur labeur de la petite paysannerie bretonne. Les débuts de ma vie professionnelle m’avaient vite mis face à des réalités sociales qui constituaient un envers du décor peu glorieux pour le jeune ministère, missionné au rayonnement de la France. Le coup de force de de Gaulle de faire passer la réforme Jeanneney sur la Sécurité sociale par voie d’ordonnance me heurtait. La réforme renforçait la main mise l’Etat et du Patronat sur cette conquête de la Libération. J’ai participé à la grève et à l’énorme manif du 13 mai 1967. Première grève et première manif. J’étais très impressionnée par ce sentiment de puissance que donne les grandes manifs motivées. J’étais allée au RV des collègues de mon bureau qui étaient presque tous syndiqués à la CGT. Le secrétaire du syndicat, Alfred Piquet que je ne connaissais pas encore, y avait été affecté un temps. Ils me diront plus tard que ça leur avait fait tout drôle de voir en grève et à leur côté leur sous-chef de bureau ! Ces collègues cégétistes ont joué un rôle décisif dans la transformation de mes aspirations sociales en engagement syndical. J’aimais discuter avec eux. J’apprenais plein de choses de la vie, du travail, avec Mr. Ciprut, Mmes. Jallet, Nédélec, Garcia, Adjed, etc. C’étaient tous humainement de belles personnes et ils offraient une image de la CGT qui correspondait à mes yeux à l’idée que j’avais d’un syndicat : avec les gens, à l’écoute de leurs problèmes d’une part et d’autre part, porteur d’un idéal de transformation de la société et sans compromission avec les puissants. Après le 13 mai, j’ai commencé à aller aux réunions de la CGT et à lire ses publications. Comme je lisais pas mal par ailleurs, notamment la presse comme Le Monde et Combat, je n’ignorais rien des critiques à l’encontre de la CGT et de son image de satellite du PCF. Ce n’était pas ce que je ressentais. L’anticommunisme à l’égard de la CGT ne m’a jamais influencé.

( à suivre )