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Tag - colonialisme

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lundi 12 février 2018

« Cheddar Man » ...quand le noir vire au blanc !

Je jubile. La découverte des chercheurs britanniques sur « Cheddar Man » est un vrai pied de nez aux racistes de tous bords ! Imaginez. Un squelette, qui était déjà connu, mais dont les progrès scientifiques viennent de définir quelle allure il avait... on le croyait blanc, blond et aux yeux bleus, comme le laissaient à penser des analyses antérieures moins pointues. Et bien non. Cet homme, originaire d’un peuple de chasseurs-cueilleurs du Moyen-Orient, qui a migré il y a 10 000 ans, à la fin de l’ère glaciaire, vers l’Europe du Nord .... avait la peau noire, les cheveux noirs bouclés et les yeux bleus. L’explication est simple et chimique ! Les peaux claires transforment mieux la vitamine D dans les régions pauvres en soleil. La couleur de la peau humaine a donc évolué en fonction du climat et de l’ensoleillement des régions où les hommes se sont installés et sédentarisés. Ce qui nous renvoie au constant suivant. Une peau bronzée sur la plage de nos vacances, c’est super surtout si on peut y accoler le nom d’un lieu de villégiature dans l’air du temps. Un teint hâlé sur les pentes d’une station de ski, ça pose socialement : « on est allés à la neige ». Une peau colorée aux UV, c’est bon pour le moral et ça met plus en valeur nos quadras soumis à une compétition professionnelle dans laquelle le physique monte en charge. Mais la peau noire naturelle, toutes nuances de la palette comprises, c’est la marque d’une infériorité : de race, sociale, culturelle. Vous n’êtes pas « comme les autres » et ce regard des « autres » est une douleur permanente. Atténuer ces stigmates de l’infériorité devient alors un objectif conscient ou inconscient, très commercialement exploité par les faiseurs de fric. Pour défriser les cheveux crépus, pour éclaircir la peau, pour transformer les signes de cette négritude. La France ou la Grande-Bretagne qui furent des empires coloniaux ayant dominé des peuples « bronzés » et imposé leur civilisation, leur mode de vie, leurs institutions, ont généré chez certains ce sentiment de supériorité. Il n’avait jamais été majoritaire en France, même aux périodes sombres de notre histoire. Les crises de toutes natures qui secouent le monde accélèrent les mouvements migratoires. Nous le vivons tous les jours, à une échelle encore très modeste. Mes profs du très sérieux et conservateur IFRI ( Institut Français de Relations Internationales ) qui en partenariat avec l’Université de Marne la Vallée, organisait un DEA sur la « Prévention et gestion des conflits Internationaux, en 1995-96, nous enseignaient fort lucidement avec recherches et expertises à l’appui, que le troisième millénaire serait celui des grandes migrations comme celles qui avaient suivi la fin de l’époque glaciaire ! Beaucoup, beaucoup de « Cheddar Man » en perspective sur les chemins et mers des continents. Les braves anglais, encore sous le choc, de cette révélation, pourront toujours se raccrocher au bleu des yeux de leur ancêtre. Moi, j’ai un faible pour le vert car ça se marie bien avec le foncé. Mais les yeux marron de mon brun de mari porteur des métissages de la Méditerranée, ne sont pas mal du tout !

lundi 11 septembre 2017

Colonialisme …toujours là !

Ce matin, une phrase de la Ministre de l’Outre-Mer s’exprimant à la Guadeloupe, après sa visite des îles sinistrées, à fait tilt dans ma tête. Elle expliquait au sujet des «pillages » que « le taux de la délinquance juvénile était très élevé à St. Martin » avant même le passage d’Irma.

Gouvernement : un comportement de type colonial.

Comment pourrait-il en être autrement quand on a à l'esprit les réalités sociales des Antilles en général et de ces deux îles en particulier. St. Barth et St.Martin … à un pôle le tourisme des super-riches et du showbiz, avec des boutiques de toutes les marques du grand luxe, une débauche de fric, de consommation, sans parler des trafics en tous genres ; un monde de « blancs » vivant de leurs rentes ou venus faire de l’argent ou plus ordinairement et normalement, dirai-je, travailler notamment dans les services publics. À l’autre pôle, les autochtones qui vivent dans la mouvance de ce tourisme dans des conditions d’emploi médiocres, dans des rapports de subordination, avec un effrayant chômage d’une jeunesse qui n’a comme perspective que des emplois de serveurs, femme de chambre, etc. Le soleil et les paysages paradisiaques ne compensent pas misère, humiliation et racisme. Élie Domota, le syndicaliste guadeloupéen, estime que le gouvernement a une « gestion coloniale » de ce drame. Je partage. Au-delà du manque d’anticipation d’une catastrophe annoncée, c’est l’accent mis sur la sécurité qui est insupportable. Ah sacro sainte propriété privée ! Elle prime sur le dénuement, les frustrations, les injustices. Il n’y a toujours pas d’eau, d’électricité, peu de vivres, mais la police pourchasse les « pilleurs » et un procureur est dépêché pour procéder à des inculpations. Braves gens, dormez tranquilles, l’ordre est assuré. Ca me fait penser à Victor Hugo et aux Misérables. Mais ça m’a surtout fait repenser à un fait qui n’à cessé de m’accompagner, de me faire réfléchir, de structurer mes convictions.

La petite fille de Madagascar :

Nous sommes en juin 1972. Dans le cadre de mes responsabilités dans le Secrétariat de l’Union Générale des Fédérations de Fonctionnaires de la CGT, j’avais été chargée des relations internationales. Il y avait peu de femmes à l’époque dans ce type de responsabilité, considéré comme « noble » et donc masculin ! Mais à l’UGFF, comme ça n’intéressait personne, on me l’avait confié. Et moi, ça me passionnait. À ce titre, je travaillais avec la confédération et je fus désignée pour participer à une délégation à Madagascar. Ma première délégation et dans un des pays les plus pauvres du monde. Au programme, les camarades du syndicat de la FISEMA ( proche de la CGT ), nous ont amené visiter une carrière de pierres. Le directeur était bien sur blanc, ancien colon, habillé comme un militaire et un stick-matraque à la main. Il habitait une belle maison de style dit colonial. Il accepte, après une longue discussion, que nous allions voir la mine de près et nous autorise à parler aux ouvriers ( oui, autorise ! ) La mine … des petits garçons suspendus dans l’air à plusieurs mètres, à des cordes, détachant au pic des morceaux de roches qui tombaient au sol. Un fracas continu. Au sol, des petites filles ( dans les 5 à 8 ans ), à genoux, cassant sur une grosse pierre plate, avec un marteau, ces morceaux de roche en petits cailloux, genre gravier. Sous un soleil de plomb. Elles avaient leurs petits doigts esquintés, déformés, par les blessures des coups de marteau ratés. Les femmes charriaient ces graviers dans un sac sur le dos et les versaient dans une benne. Les hommes tiraient la benne pleine à la corde, comme un cheval de trait. Une famille gagnait par jour le prix d’un kilo de riz. Je m’étais approchée d’une de ces fillettes. Elle a levé vers moi ses grands yeux noirs. Je craignais de l’apeurer. Non, c’était des yeux vides. Des yeux qui n’avaient rien à regarder, à voir, à espérer. L’interprète m’a dit qu’elle avait 7ans et n’était jamais allée à l’école.

De la révolte humaine à la violence sociale :

Ma vie militante internationale me fera découvrir bien des visions dures à supporter du sort réservé à des humains. Mais la petite fille de Madagascar m’a inspiré un sentiment de révolte tel que j’ai compris ce jour-là, physiquement presque, que l’on pouvait répondre par la violence et la transgression de l’ordre, à tant d’injustice et de souffrance sociales. Et la soirée me réserva un autre moment difficile. Le syndicat local avait invité la délégation française à manger. Un vieille table sous un arbre. Des petites cuvettes en émail ébréchées comme assiettes.D’anciennes timbales en fer blanc comme verres. J’étais la seule femme à table. Les familles des responsables locaux et tout le village nous entouraient et nous regardaient manger. Des petits poissons frits avec du riz et une sauce pimentée. En fait, c’était surtout le contenu de notre assiette qu’ils regardaient avec envie. Ma petite fille était au premier rang. Je ne pouvais rien avaler. Gilbert Julis, le responsable de notre délégation, me décocha un coup de pied sous la table. Je continuais à rester figée. Il me fusilla du regard et marmonna entre ses dents : «Manges, bon sang ! Ils se sont mis en quatre ! Tu vas les vexer ! » J’ai mangé … et tout vomi plus tard.

Je ne me suis pas éloignée de St. Barth et St. Martin. Ce sont toujours les mêmes mécanismes qui sont à l’oeuvre. Même si plus de quarante ans se sont écoulés et que des mesures ont quand même dues être prises pour ripoliner la façade du néo-colonialisme français, dans nos DOM-TOM. Et je n’ai pas honte de vous confier que les larmes me sont montées aux yeux en repensant à la petite fille de Madagascar …